Entretien avec Isa Danne

Isa Danne sur Othermix, galopeur réformé.
Isa Danne sur Othermix, galopeur réformé.

Nous nous sommes rendues, il y a quelques jours, à La Butte Ronde, domaine verdoyant où nous avons retrouvé Isa Danne et ses neuf chevaux. Nous avons réalisé pour vous un entretien que l’on a voulu le plus complet, un portrait de l’écuyère. Elle nous a répondu en toute franchise, posée et réfléchie, pesant ses mots.

Demivolteface : Tu es une cavalière au parcours très varié, multidisciplinaire, quelles sont les rencontres qui t’ont marquées ?

Isa Danne : Effectivement, j’ai un petit peu voyagé dans différentes disciplines : très jeune, j’ai fait beaucoup de randonnées, de balades à cheval et de l’équitation de travail en Camargue, ce qui m’a donné le goût d’un cheval bien dans sa peau, bien dans sa vie et bien avec son cavalier. Plus tard, après avoir passé mon monitorat, j’ai exploré un peu tous les domaines qui m’entouraient à ce moment-là : j’ai été dans le CSO, j’ai travaillé dans les courses, ce qui a été très intéressant et très enrichissant.
J’ai eu la chance de rencontrer un monsieur qui s’appelle Jean d’Orgeix, avec qui j’ai travaillé pendant deux ans et qui m’a apporté beaucoup. Il est la personne, qui m’a permis de découvrir un pan de notre monde équestre qui alors m’était inconnu : l’équitation classique. Il m’a fait comprendre que l’équitation était un art et avait une histoire. C’est à ce moment que j’ai commencé à me questionner dans le bon sens pour faire évoluer mon travail dans le sens de l’équitation classique.
Une autre très belle rencontre a été celle de Pétéris Klavins, kinésithérapeute de son état. Il m’a permis de mettre des mots et de la technique sur un savoir-faire que j’utilisais inconsciemment. Il a mis des mots sur cette posture qu’il a nommée Balancier Global, qui est la position classique de référence. Il se trouve que je fonctionnais déjà ainsi, il m’a donc transmis le protocole de formation sur simulateur, ce qui m’a aidé à prendre conscience de cela et à le retransmettre à mes élèves.
J’ai rencontré aussi, et ça a été une très grande chance dans ma vie, un écuyer qui s’appelle Manuel Jorge de Oliveira. J’ai eu très peu de leçons avec lui, mais par contre, j’ai passé énormément de temps (ça se chiffre en années), auprès de lui, à le regarder enseigner, transmettre son savoir. Je l’ai également beaucoup vu monter à cheval, il a eu sur moi une très grande influence.

Lorsque tu encadres un cavalier en transition ou débutant, quelles sont les premières choses que tu enseignes ou sur lesquelles tu insistes ?

La priorité pour moi, c’est la position du cavalier. Je vais vraiment insister sur la posture à cheval, c’est le plus important. Une fois que ça commence à être stable et précis, alors on rentre dans le travail du cheval : je préfère ne faire que du pas, même longtemps, mais donner des bases techniques solides et faire comprendre au cavalier comment il peut et comment il doit travailler son cheval. Une fois que c’est clair alors on passe aux allures supérieures… il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, ce qui est, hélas, le cas la plupart du temps !
En fait, mon souci, c’est que je ne veux pas que mes chevaux pâtissent d’être montés par quelqu’un qui ne sait pas, qui débute, donc je vais tout mettre en œuvre pour que le cavalier soit rapidement efficace, dans le bon sens du terme, qu’il ait rapidement des sensations pour savoir ce qui est bien ou ce qui est mal. Donc forcément au début, il pourra avancer assez rapidement au pas, puisque ça ne lui demande pas une maîtrise de son équilibre aussi grande qu’au trot ou au galop, mais par contre il va acquérir un savoir-faire qu’il pourra ensuite restituer à des allures plus vives.

Tu attaches beaucoup d’importance à la culture équestre, comment motiverais-tu les cavaliers à se cultiver par eux-mêmes ? Et qu’est-ce que cela apporte ?

C’est une question qui est assez difficile, parce que pour ma part, c’est quelque chose qui est venu de moi-même : j’ai compris que j’avais des choses à apprendre, alors j’ai cherché, et j’ai cherché les personnes qui pouvaient m’aider dans ce sens-là.
Je dirais que, si j’ai des élèves par exemple, qui viennent travailler avec moi, ça va se faire un peu naturellement, parce qu’ils vont monter des chevaux qui ont une certaine éducation, ils vont sentir des choses, ils vont pouvoir comparer avec ce qu’ils ont connu avant. Alors ça va leur donner la curiosité d’en savoir plus, de comprendre d’où cela vient. J’essaye d’en parler, de faire comprendre que l’histoire a joué un rôle important dans l’équitation, et dans son évolution jusqu’à nos jours. J’ai mis des livres classiques à disposition de mes élèves dans la sellerie…
Après, si on me pose la question de manière plus générale, c’est-à-dire au grand public ou à des gens que je ne connais pas, comment je pourrais donner envie aux cavaliers d’aller se cultiver, c’est beaucoup plus complexe parce que ce sont des gens qu’on ne touche pas. Le problème d’aujourd’hui, c’est que tout est très ludique, et les gens ne sont plus habitués à aller chercher les choses par eux-mêmes, réellement, c’est très superficiel. Dans tous les cas, ça mérite réflexion.
Tout cela à mon avis est un problème d’éducation, de curiosité, d’orgueil … chacun fait son chemin ! Ça n’a de valeur que si la personne est actrice et pas uniquement consommatrice. Lorsque l’on consomme, on ne retient rien.

Quels seraient les écuyers dont tu conseillerais la lecture ?

Oh c’est assez simple : Pluvinel, Xénophon, La Guérinière, Nuno Oliveira, Jean d’Orgeix, parce que c’est très pédagogique, j’ai toujours trouvé son travail très pédagogique.
Mais il y a aussi les DVD d’Anja Beran, de Manuel Jorge Oliveira et peut-être quelques autres que j’oublie… mais pas tant que ça.

C’est la base ?

C’est la base et plus, c’est toute l’équitation !
Depuis Jean d’Orgeix (bauchériste convaincu) j’ai évolué, mais je ne peux pas nier son influence sur des choses comme la recherche permanente de décontraction, d’impulsion, d’équilibre : il m’a éduqué pour être très exigeante et précise. Tous les auteurs que j’ai cité sont les plus grands écuyers classiques, ils sont la Bible du cavalier.

Est-ce que tu penses que c’est important de lire Baucher, malgré toutes les controverses, justement pour alimenter sa réflexion ?

J’ai été élève de d’Orgeix, donc j’ai commencé par une équitation plus bauchériste, après mon monitorat. Cet enseignement m’a emmené ensuite vers une équitation classique pure. J’ai aussi eu la chance de croiser les bonnes personnes. Il y a quand-même certaines techniques apprises avec Jean d’Orgeix que je continue de pratiquer. Je pense que Baucher a quand-même mis sa pierre à l’édifice, qu’il ne faut surtout pas rejeter en bloc tout son travail. Il avait tout de même des buts qui sont ceux de l’équitation classique, c’est-à-dire légèreté, décontraction, équilibre, impulsion, donc il y a forcément des choses qui vont dans le même sens. Je considère qu’il a une place à part entière, mais il reste dans la trame de l’équitation classique. Et puis il ne faut pas oublier qu’à l’époque de Baucher, les chevaux qui étaient utilisés n’étaient plus des chevaux baroques, mais plutôt des chevaux de type pur-sang, donc avec un équilibre un peu différent, je pense que les outils qu’il a créé dans ses écrits étaient aussi adaptés à cette nouvelle cavalerie.
Donc oui, à lire sans aucun doute !
J’ai même envie de dire : on peut tout lire, n’importe quel auteur. Mais il faut être capable de lire avec un regard critique, ne pas tout prendre au pied de la lettre. Dans tous les cas, quel que soit l’écuyer qui écrit, il faut garder son libre-arbitre, son esprit critique.
La vérité, la justesse : ce sont les chevaux qui vous disent si vous avez raison ou pas. Quand je dis cela je parle du cheval avec son cavalier, en tête-à-tête, dans l’intimité… pas des médailles récoltées en concours ! Ce ne sont pas les juges sur le terrain, ce ne sont pas les arbitres, c’est le cheval. Le cheval vous dit la vérité, avec son corps et sa tête.
Je dis souvent ça à certains de mes élèves: « C’est bien, je suis là, votre professeur, je vais expliquer, je vais donner des bases, de la technique, mais à un moment donné, tu es la cavalier, c’est toi qui sens si ton cheval est comme il faut ! »
Le cavalier en selle, s’il est capable de vider son esprit au point de ne faire qu’un avec son cheval et d’être intégralement connecté avec lui, plus de pensées parasites, alors son cheval lui donnera les réponses. Chaque chose que le cheval va proposer par rapport à ce que le cavalier va demander, sera une question ou une réponse dans le positif ou dans le négatif . Par exemple, un truc tout bête, on décide de partir au trot, le cheval part ou ne part pas. Dans les deux cas c’est une question pour le cavalier : pourquoi il ne part pas, qu’ai-je fait pour que le cheval ne parte pas, ou qu’est-ce que je n’ai pas fait ? Et inversement, si le cheval part bien, que le cavalier estime que c’est satisfaisant, qu’est-ce qu’il a fait pour que ce soit satisfaisant, et qu’est-ce qu’il faudra qu’il refasse pour que ce soit une nouvelle fois satisfaisant au prochain départ au trot.

En finalité, dresser, pour quoi faire ?

C’est très simple : il faut considérer que le dressage classique, c’est la gymnastique du cheval, c’est-à-dire : étirements, assouplissements, gainage, renforcement musculaire, travail des muscles profonds, des muscles superficiels, renforcement du mental, confiance, plaisir, tonicité, relâchement, élasticité, etc.
Il y a une gymnastique physique, et puis évidemment, il y a une partie psychologique.
La partie gymnastique, elle est faite pour préparer le cheval à répondre au cavalier, elle est faite pour préparer le corps du cheval, le renforcer, l’assouplir, pour fonctionner le mieux possible sans dommage. Le but, c’est d’optimiser la capacité physique du cheval, à faire les choses qu’on lui demande dans les meilleures conditions, sans se blesser, avec aussi une idée de durée dans le temps. Qu’un cheval, à quatorze ans, ne soit pas cassé mais qu’il entre dans ses plus belles années et qu’il puisse le faire jusqu’à la fin de sa vie. Si c’est bien fait, un cheval peut faire beaucoup de choses longtemps, si on sait le maintenir en bonne santé. L’équitation classique, c’est aussi, par exemple, dans le cadre de mon trotteur Nagano, le moyen de réparer un cheval. C’est vraiment un outil de renforcement musculaire, qui va diminuer les compensations physiques liées à des accidents ou à des handicaps, permettant aux chevaux de retrouver leur fonctionnalité.
La partie psychologique est liée à différents facteurs, une éducation patiente, mesurée, développe la confiance en soi. Une équitation respectant l’évolution du corps sans griller les étapes permet au cheval de ne jamais se sentir en échec ou carrément dans la douleur. Il faut une progression logique et surtout à l’écoute : chaque cheval n’a pas le même rythme, n’a pas la même manière d’apprendre, et c’est au cavalier de trouver le chemin qui convient à chaque cheval. Au final un cheval bien dans son corps, il est bien dans sa tête !

Tu fais très attention à la vie de tes chevaux, question alimentation, matériel, pieds… Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, comme je le disais tout à l’heure, ma première éducation équestre, on va dire, c’était avec des chevaux de Camargue, dans la campagne, dans un grand élevage qui avait des chevaux en liberté, mélangés avec des taureaux, dans des hectares de pâture. Des chevaux qui n’étaient pas ferrés, qui mangeaient des choses simples, et c’est vrai que j’ai connu ça pendant longtemps. Je me rappelle que le premier questionnement que j’ai eu lorsque j’ai passé mon monitorat, la première chose qui a même été pratiquement un choc pour moi, c’est que je ne savais pas ce qu’était une colique, puisque je n’en avais jamais vu. Et dans cette écurie, où j’ai passé mon monitorat, il y avait entre trois et cinq coliques par semaine. J’ai donc appris à m’occuper de ça, et à comprendre ce qu’il se passait, mais ça m’a posé beaucoup de questions, sur les raisons de ces coliques chez ces chevaux qui étaient enfermés au boxe, sur copeaux, parfois avec très peu de foin, avec des granulés basiques, montés de manière dure et exigeante, très rarement ou peu de paddock, ferrés, etc.
Et c’est vrai que quand j’ai eu mes chevaux, ça s’est fait progressivement. Il y avait des périodes où je gérais intégralement leur quotidien et d’autres où je laissais le soin à d’autres de le faire, en payant une pension. J’ai hélas fait l’amer constat que peu de professionnels savent véritablement s’occuper correctement et honnêtement des chevaux.
Au fil des années, il s’est trouvé que je les ai déferrés, aujourd’hui c’est moi qui les pare, les neuf chevaux dont je m’occupe. Pour l’alimentation je donne des céréales brutes, plutôt que du granulé, parce que j’ai l’impression que quand-même, c’est plus adapté, quoi qu’on m’ait dit.

Oui, les granulés c’est un peu MacDo…

Oui, moi c’est à ça que ça me fait penser. Et puis pour plein de raisons, je préfère donner quatre litres de mon grain tout simple à mes chevaux, plutôt que de donner deux litres de granulés pour faire soit-disant des économies. Moi j’ai le sentiment que mes chevaux ont l’air plutôt contents de manger !
Pour le matériel, j’essaye effectivement d’utiliser des selles qui conviennent à mes chevaux. J’ai donc plusieurs selles, des tapis qu’on peut rembourrer avec des plaques de feutres, pour vraiment essayer d’ajuster au mieux la selle, je fais très attention à ça, j’ai reçu l’aide d’Annette Rancurel pour cela.
Dans l’utilisation des mors, pour moi c’est assez simple je monte en bride et sinon, je monte en filet à double brisure.

Et pour le réglage du matériel, tu fais attention à ce que ça n’appuie pas trop sur les commissures…

Oui, c’est vrai qu’on me reproche souvent ça, mais bon [rires], pour le coup, je ne lâcherai pas là-dessus. Je règle mes mors vraiment ajustés à la commissure, c’est-à-dire que je ne fais pas de pli à la commissure, pour la simple raison que s’il y a un pli à la commissure, c’est qu’il y a une tension quelque part, qu’il y a un contact constant du mors, même quand on est dans un moment où le contact est rompu notamment quand le cheval s’équilibre. Donc mes mors sont vraiment juste posés sur la commissure, et pas avec des plis.

D’ailleurs, ça me fait penser à une chose : j’ai une de mes élèves qui avait acheté un filet spécial à sa jument parce qu’elle avait mal à la nuque, avec une têtière déportée, très large etc… Sur le principe je ne suis pas forcément contre l’objet en soi, mais au final, il s’est avéré qu’avec un filet normal et sans lui monter le mors jusqu’au fond de la gorge, ça ne posait pas vraiment de problème…
Je pense que certains outils ont été créés ces dernières années parce qu’il y a des pratiques équestres qui sont déviantes voire barbares. Du coup on essaye de compenser ces déviances, parce qu’elles entraînent évidemment de l’inconfort voire de la douleur. On essaye d’inventer des outils qui vont compenser ça, mais en fait, il faudrait surtout arrêter de créer des outils et commencer à monter différemment à cheval.

Et les sangles aussi ?

Oui, les sangles, je ne serre pas trop, je ne coupe pas les chevaux en deux.
La muserolle, point important ! J’ai fait le choix, très souvent, de monter sans muserolle, un peu par provocation, et pour être sûre que les gens se rendent compte qu’on peut monter sans muserolle. Ce dont je rêve c’est que les cavaliers desserrent leur muserolle, ce serait pas mal. Donc que ce soit en bride ou en filet, je n’ai, soit pas de muserolle, soit une muserolle mais qui est vraiment très lâche, c’est décoratif. J’estime que la muserolle n’est pas un véritable outil nécessaire, elle masque surtout des pratiques déviantes. Quand on a un cheval qui est dans un déséquilibre très fort, il vient s’appuyer sur la main (certains cavaliers pratiquant une équitation de « non-équilibre » recherchent même cela), et à partir du moment où le cavalier résiste, ce qui serait logique, normalement pour aboutir à un rééquilibrage, on devrait voir le cheval qui, lorsqu’il tombe sur la main, ouvre la bouche. Forcément, s’il n’y a pas de muserolle, il va ouvrir la bouche : alors du coup, on a trouvé que c’était bien comme idée de faire des muserolles très serrées parce que comme ça, les chevaux ne peuvent pas ouvrir la bouche, donc ça cache un peu la misère… On ne se rend pas compte que les chevaux sont en déséquilibre, parce que si on n’y regarde pas de plus près, on a juste l’impression qu’il y a un contact, mais en fait pas du tout : ça cache vraiment la misère, ça cache une main qui est très dure, avec un cheval très appuyé, avec un contact sur la commissure qui doit, à mon avis, dépasser l’entendement.

Les espaces ouverts permettent aux entiers et hongres de se côtoyer quotidiennement.
Les espaces ouverts permettent aux entiers et hongres de se côtoyer quotidiennement.

Et la gestion des contacts sociaux ?

Ah oui, effectivement, rapport au fait que j’ai des entiers. J’attache beaucoup d’importance au fait que mes chevaux aient une vie sociale. Donc j’essaye de faire soit des groupes de chevaux, quand c’est possible pour les mettre au pré ou au paddock ensemble. Quand ça n’est pas possible, j’essaye quand-même de créer un lien, que les chevaux aient au moins du contact avec d’autres.
Par exemple pour mes trois entiers : j’ai la chance d’avoir Nagano, qui est vraiment très cool, avec qui je peux mettre mes deux vieux hongres, ils se connaissent depuis longtemps et sont copains. J’ai pu mettre Othermix, mon pur-sang, avec Nagano depuis quelques semaines car les vieux sont restés au pré tout l’été. Mais j’ai aussi la possibilité, comme certains de mes paddocks sont collés à ma rangée de boxes, de laisser les entiers entre eux se renifler de paddock à boxe, ou de paddock à paddock. Donc je laisse les entiers faire connaissance entre eux, au début sous surveillance quand ils ne se connaissent pas, et au fur et à mesure, il deviennent copains. Là c’est clairement ce qu’il se passe : ils jouent ensemble, dès que j’en lâche un, il va direct voir l’autre, ils montrent un peu qu’ils sont des « mecs », mais en même temps, ce n’est jamais méchant. Je pense que c’est important même qu’ils puissent exprimer le fait qu’ils soient entiers. Et le fait de pouvoir le faire tous les jours, qu’il n’y ait pas d’enjeu, pas de crispations là-dessus, finalement ça se passe très bien : ainsi ils ne sont pas enfermés chacun dans leur boxe avec zéro contact physique. Moi je les vois se gratter entre eux, je les vois s’amuser, faire les fiers de temps en temps, c’est bien, ça permet de … comment dire, de les rapprocher de leur vie de cheval au naturel. Ça permet aussi de remettre un peu les entiers à leur place, parce que souvent dès qu’on dit qu’on a un entier ou un étalon, c’est la catastrophe, ça fait flipper tout le monde… Bon, un entier c’est un cheval comme un autre, c’est comme une jument, il y a des précautions à prendre, juste parce qu’il y a des choses sur lesquelles il faut être un peu à l’écoute, mais si on fait les choses dans le bon ordre, les chevaux sont gérables très facilement. Avec mes trois entiers, il n’y a vraiment aucun souci, ils peuvent être manipulés, on peut faire les boxes, ils ne mordent pas, ils ne tapent pas, ils sont sages, je peux partir en balade avec les entiers, avec les juments. Il n’y a pas de souci, au mieux ils vont un peu crâner et faire les fiers, mais ce n’est jamais bien méchant et plutôt agréable !

Quel est ton regard sur les nouvelles approches comportementales ? L’idéal du galop sur la plage en cordelette, etc. ?

Le problème, c’est que pour moi ce n’est pas un idéal, parce que je ne peux pas m’ôter de l’esprit que le cheval a un corps dissymétrique et qu’il faut résoudre ces problèmes-là. Je me suis formée en dressage justement pour pouvoir travailler sur le corps du cheval, et bon, la liberté, les cheveux au vent, à cru, je l’ai fait quand j’étais gamine, c’est bien, c’est un rapport au cheval très sympa. Mais ce n’est pas du travail, dans le sens ou on n’améliore pas les capacités physiques du cheval pour qu’il nous porte sans dommage pour lui. Après c’est la création d’un lien plaisant, parfois fusionnel. Mais attention l’utopie n’est pas très loin.
On peut éduquer un cheval à galoper en cordelette, soit, c’est un savoir-faire.

Mais tu penses que ces nouvelles approches ont quand-même apporté du positif dans le relationnel, dans les questions que les cavaliers peuvent se poser ?

Je pense que surtout, ça s’est immiscé dans le monde du cavalier amateur parce qu’il y avait un manque, lié justement à la disparition de l’équitation classique. Du coup, les gens ont été chercher des réponses là où le marketing les a emmenés. Alors après, c’est un vaste domaine maintenant, il y a beaucoup de représentants de cette manière de voir les choses, c’est sûr qu’il y a certainement des choses intéressantes, mais en même temps, j’ai envie de dire, que si je prends mon expérience, je ne suis jamais passée par là, aucun de mes chevaux n’est jamais passé par là… je préfère ne pas trop les influencer dans leur comportement tant que nos règles communes sont respectées. Je ne veux pas en faire des petits chiens ou les voir complètement robotisés dans leur comportement à pied. Je préserve au mieux leur individualité, ce qu’ils veulent exprimer.

Et pourtant, tu as connu des chevaux difficiles … comme Kerwann, qui était très rétif…

Oui, oui, voilà : j’ai eu des chevaux compliqués et j’ai résolu ça par l’équitation, pas particulièrement par du travail à pied et des méthodes éthologiques x ou y.

Et le travail en liberté ?

Moi je ne travaille pas en liberté, je n’ai rien contre mais je n’ai pas le temps de développer cela. Je ne m’en sers pas, c’est complètement sous-exploité, c’est certain. Je l’ai fait un peu quand j’étais à Maison-Lafitte, avec un ami pro, Yacine Aouaneche qui a formé un peu mes élèves au travail en liberté. Ils ont beaucoup aimé et compris pas mal de choses, notamment dans leur positionnement à pied, dans la gestion de mes entiers.

J’ai eu une petite expérience, disons plus naturelle, plus qu’une méthode, une relation plus instinctive avec ma première jument, Fiona.
Je l’ai vu naître, j’ai été là à toutes les étapes de sa croissance. Jusqu’à ses quatre ans même cinq ans, je n’étais d’ailleurs pratiquement jamais monté dessus, mais pendant toutes ses années de pouliche, j’allais la voir tous les week-ends au pré, je m’amusais avec elle dans le pré. Et puis j’ai fini par partir en balade à pied avec elle, comme un chien, c’est-à-dire que je ne l’accrochais pas, je ne mettais même pas de licol, je partais me promener le long du Canal du Midi, puisqu’à l’époque je vivais à côté de Béziers. Je me promenais avec elle, jusqu’à la plage. Et la jument me suivait, il m’est arrivé de faire des cache-caches avec elle, entre les platanes, il m’est arrivé de faire des course-poursuites, d’aller sauter des choses. Là pour le coup, oui, c’était vraiment du jeu, mais c’est quelque chose que je n’ai jamais vraiment développé derrière avec mes autres chevaux, parce que je n’avais pas le temps. Mais justement, à cette époque-là, j’ai fait ces choses-là toute seule, instinctivement. Je n’avais aucune culture équestre, aucun savoir, je n’avais pas particulièrement ouvert de bouquins, l’éthologie n’était pas encore à la mode à cette époque-là et c’était très loin de mes préoccupations, j’ai juste, en jeune fille que j’étais à l’époque, avec un peu de bon sens, créé du lien avec ma jument : voilà, c’était ma copine et on s’est amusé. Et elle est restée toujours très proche de moi, même quand elle est devenue aveugle par la suite. Je pouvais l’appeler, elle venait tout le temps, elle a toujours répondu au son de ma voix, jusqu’à la fin. Donc ça, pour moi, c’est créer un véritable lien, sans avoir jamais compromis la liberté de choix de la jument, j’ai fait ce qui me venait sur le moment, et il se trouve que la jument était très connectée avec moi, et que c’était vraiment ma copine.

Merci Isa de nous avoir accordé ton temps et pour cet entretien !

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8 réflexions sur “Entretien avec Isa Danne

  1. vraiment très intéressant. J’avais déjà entendu parler d’Isa Danne sur cheval savoir, il y a 2 ou 3 ans. Où est-elle installée maintenant ?

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  2. Très intéressant cet article, et je constate que nous avons pas mal de réflexions en commun. Elle m’a en outre donné envie de tester de descendre le mors dans la bouche, je testerai la prochaine fois que j’irai à l’écurie… Merci ^^

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  3. Super article, on en n’attendait pas moins de la part d’Isa (Et de la vôtre bien sur) !
    J’ai cependant une remarque sur le mors et son contact avec la commissure des lèvres : cela dépend forcément de la conformation de la bouche, non ? Personnellement avec mon cheval, je n’arrive pas descendre suffisamment le mors pour éviter les plis, car dans ce cas le mors risque de cogner sur les crochets, ce qui j’imagine est à éviter absolument !

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    1. Votre mors n’est-il pas trop épais ? Le montant peut aussi poser soucis (trop lâche ou trop court) et peut être poinçonné d’un trou permettant le bon réglage.

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  4. Merci pour vos articles qui me donne envie d’aller voir de plus près cette équitation que j’envisage et espère pouvoir approcher depuis de nombreuse années, mais qui reste encore un rêve inassouvi.
    Je monte à cheval depuis plus de 20 ans et j’ai l’impression de ne toujours pas savoir me tenir correctement sur le dos de ces braves bêtes. J’aimerais aidé mon cheval à évoluer dans le bon sens et dans le confort, mais j’ai l’impression d’œuvrer à l’inverse, par manque de finesse et de justesse.
    J’espère pouvoir un jour croiser la route de quelqu’un comme Isa Danne…
    En attendant je continuerai à lire vos articles avec intérêt !

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