Se passer d’enrênements

Cet article a été rédigé avec Isa Danne, enseignante en Équitation Classique et cavalière professionnelle.

Les enrênements
Les enrênements regroupent les techniques matérielles utilisées ponctuellement en vue de régler un problème donné. Ils sont fixes ou modulables, on compte par exemple : les rênes coulissantes (ou allemandes), le gogue (fixe ou commandé), l’howlett, le pessoa, les élastiques, entre autres. Ils agissent sur des zones isolées ou sur l’ensemble du corps du cheval : sur la bouche, la nuque, l’encolure, le dos et les membres. Leur utilisation ne date pas d’hier, mais leur mode opératoire a changé. Inventés comme une aide artificielle de second plan, ils sont aujourd’hui utilisés en continu et réglés de manière souvent abusive.

L'encolure est ronde, mais le dos est creux.
L’encolure est ronde, mais le dos est creux.

Avant tout, pourquoi se sert-on des enrênements ? Généralement :

  • la tension du dos (de la ligne du dessus) et la rondeur de l’encolure : utilisés ponctuellement afin de corriger un problème, ou en continu dans l’optique de conserver la tension du dos : dans certains clubs, tous les chevaux sont mis systématiquement en gogue fixe, les enseignants imaginent qu’ainsi, les chevaux ne creusent pas leur dos,
  • dans l’espoir de muscler plus rapidement une partie faible.

Cela nous montre que, comme dans n’importe quel sport, les cavaliers ont compris l’intérêt de travailler leur cheval dans une bonne posture. Mais ce qu’ils semblent moins bien pouvoir expliquer, c’est « quelle posture » ?

Obsession de la rondeur.
Obsession de la rondeur.

Quelle stratégie ?
En réalité, c’est la stratégie d’entraînement du cheval qui pose problème au départ : les cavaliers n’ont pas la bonne compréhension du fonctionnement du cheval. Cela provient certainement du fait qu’il est communément admis qu’un cheval nuque plus basse que le garrot préserve son dos : hélas rien n’est moins sûr. A cette fin, tous les enrênements couramment utilisés agissent vers le bas et obligent le cheval à baisser l’encolure, souvent avec le chanfrein en arrière de la verticale, sous prétexte de rondeur. En réalité, on ferme les chevaux devant, alors qu’il faudrait les fermer par l’arrière, par l’abaissement progressive des hanches et le ploiement de la charnière lombo-sacrée.
Fermer le cheval devant, avant qu’il ait un bon équilibre, compromet toute sa progression à venir. En plus de cela, on demande aux cavaliers d’aller vite, dans une fausse idée d’impulsion : ils poussent et déséquilibrent encore plus les chevaux, ne leur offrant aucune possibilité d’abaissement et de ploiement des hanches. C’est cette stratégie qui amène les cavaliers à coincer leurs chevaux. Parce que l’enrênement va empêcher le cheval de s’extraire de cette posture, ce dernier va, à force, se durcir et se faire mal.
Au pire avec un enrênement, il faudrait travailler dans la lenteur, mais ce n’est pas compris par les cavaliers.

Le deuxième point concernant la musculation doit également être éclairci. L’explication est simple : les enrênements ne développent pas la musculature profonde ou les muscles posturaux (qui sont justement ceux de l’équilibre) : ce qui va développer la masse musculaire, c’est la façon dont est construit et fait le travail, pas l’enrênement.

Ainsi crispé, le cheval risque de développer des troubles musculosquelettiques.
Ainsi crispé, le cheval risque de développer des troubles musculosquelettiques.

Plus à l’extrême, on peut également parler de l’effet de mode visant le « bodybuilding » du cheval, qui se traduit la plupart du temps par des séances où l’on cherche à le compacter en serrant un enrênement X tout en l’obligeant à pousser fort dans la vitesse et le déséquilibre. Par leur fonctionnement bloquant/limitatif (par exemple en limitant la longueur de l’encolure), ils éprouvent le corps du cheval, et plus particulièrement son dos. Or, le dos du cheval a une fonction locomotrice, il est fait pour rester mobile et souple. Ce qu’il faut anticiper en-deçà des problèmes de dos (ce qui est déjà très grave), ce sont les problèmes qui en découlent : tendinites, et globalement des boiteries.
De plus, si le dos est contracté, le cheval n’a pas ses pleines capacités physiques puisqu’il ne peut pas se déplacer correctement. Il développe donc des stratégies de compensation qui sont plus ou moins marquées suivant l’intensité du travail demandé, et qui perdurent dans le temps. Dans le dressage de compétition, on peut voir ces compensations, avec des chevaux qui latéralisent leur pas ou dans le trot qui s’altère (les posés diagonaux ne sont plus simultanés). Un autre signe est le fouaillement intempestif de la queue, signe de tensions.

En finalité, utiliser un enrênement est une stratégie à double tranchant : déstructurer le cheval et accentuer son déséquilibre n’est pas forcément une stratégie gagnante quand on souhaite atteindre un haut niveau technique (CSO, complet, dressage, attelage, etc.).

On voit bien ici le cheval plonger en avant.
On voit bien ici le cheval plonger en avant.

Une équitation sans enrênement est possible
L’équitation a besoin d’être abordée de manière claire, simple et logique. Nous devons être lucides quant à nos connaissances et notre manière d’aborder les chevaux. Nuno Oliveira décrivait l’équitation comme quelque chose de simple, et il n’est pas le seul. Nous avons tous les outils dans la gymnastique classique pour résoudre nos problèmes, nos difficultés ; et ces outils, nous les tirons d’un harnachement encore une fois, simple. Comprenons que les travaux d’assouplissement travaillent le corps du cheval dans sa globalité, lui permettant de se construire un physique souple et délié, duquel il tirera sa force.
En outre, ces gymnastiques sont adaptées à tous les chevaux, quelle que soit leur morphologie ou leur pathologie. Ainsi, plutôt que de se creuser la tête à la recherche de nouveaux matériels coûteux (sans parler des problèmes précédemment évoqués), apprenons à perfectionner les choses simples, apprenons à perdre du temps pour en gagner. Aujourd’hui, la seule chose qui doit nous préoccuper, c’est la quête de bons enseignants, telles Anja Beran ou Isa Danne.

Jusqu’où va l’Equitation Classique
On voit particulièrement l’aboutissement d’une équitation lorsqu’elle est à même de résoudre des cas compliqués. On s’intéressera ici à deux cas, deux chevaux condamnés par les vétérinaires : Nagano du Caux et Gawain, tous deux respectivement travaillés par Isa Danne et Anja Beran.
Nagano du Caux est un étalon trotteur qui a souffert d’un accident étant jeune, les vertèbres de son garrot ont été rabotées et il souffre d’un conflit de processus épineux au niveau lombaire (vertèbres en bec de perroquets qui se touchent). Hélas quelques années plus tard, un nouvel accident lui fracture en trois la troisième phalange de son postérieur droit. Ce cheval guerrier est pourtant toujours à l’œuvre, se perfectionnant de jour en jour malgré ses handicaps.
Gawain est un étalon frison souffrant gravement du bassin et déclaré inmontable à cause de la gravité de sa dissymétrie. Reconstruit en un an et demi, aujourd’hui le cheval piaffe, passage, marche espagnol, galope rassemblé et change de pied.

Isa Danne et Nagano.
Isa Danne et Nagano.

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